NetExplorer, éditeur toulousain de partage et stockage de fichiers pour organisations manipulant des données sensibles, revendique un “cloud de confiance” plutôt qu’une souveraineté de façade. Sécurité, maîtrise technologique, traçabilité documentaire et stratégie européenne structurée : entretien avec son fondateur, Bertrand Servary.
Il y a des mots qui rassurent comme des doudous institutionnels. “Souveraineté” en fait partie : on le brandit, on l’imprime sur des slides, on le soupoudre sur des appels d’offres, et tout le monde se félicite d’avoir été prudent, sans toujours regarder ce que le mot recouvre.
Bertrand Servary, fondateur et CEO de NetExplorer, a une manière plus ingrate, donc plus intéressante, d’aborder le sujet : il préfère parler de “cloud de confiance”. Moins lyrique, plus vérifiable.
NetExplorer, justement, n’est pas une promesse hors-sol. C’est un éditeur logiciel de partage et de stockage de fichiers en ligne, né à Toulouse, désormais implanté entre Toulouse et Paris, avec un positionnement BtoB net : les organisations qui manipulent de la donnée sensible et vivent sous la double contrainte conformité/sécurité. On y croise des cabinets d’avocats, obsédés par la confidentialité des dossiers, et des mastodontes comme Vinci Energies, où près de 30 000 collaborateurs utilisent l’outil au quotidien, notamment pour partager des fichiers avec l’extérieur. Autrement dit : l’usage réel, celui qui casse, celui qui fuit, celui qui engage la responsabilité.
2026 : l’odyssée ordinaire de la servitude volontaire
“Début 2026, qu’est-ce qui a changé ?” La réponse de Bertrand Servary tient en une idée : la dépendance technologique à des acteurs étrangers, particulièrement américains, n’est plus un diagnostic réservé aux initiés. « Ce n’est pas nouveau : beaucoup le savaient déjà. Mais aujourd’hui, les organisations mesurent plus clairement l’impact et surtout le risque que cette dépendance représente, parce qu’elle s’est installée partout, de manière presque invisible, dans les usages du quotidien. »
Le point important, c’est la posture. « L’enjeu n’est pas d’être anti-GAFAM ou anti-américain. L’enjeu, c’est d’être lucide et de se poser une question simple : comment sécuriser son activité quand on dépend d’un acteur qui peut, du jour au lendemain, imposer des contraintes juridiques ou financières, ou devenir plus difficilement accessible selon le contexte ? », insiste Bertrand Servary.
Dans ce tableau, un élément rend l’abstrait tangible : les récentes sorties de Donald Trump, perçues comme plus agressives vis-à-vis de l’Europe. « Les déclarations de Trump ont eu un effet d’accélérateur. Elles ancrent ces sujets dans le réel et poussent les décideurs à arbitrer plus vite. Et on le voit très clairement, à la fois chez de nouveaux clients et chez des clients existants », observe l’entrepreneur.
La souveraineté se cache dans les détails
Le passage le plus utile de l’entretien est peut-être celui où Bertrand Servary démonte le mot “souverain” sans s’offrir le plaisir facile du sarcasme. « C’est un sujet vaste, et le mot “souverain” est souvent galvaudé. Moi, je préfère parler de cloud de confiance, parce que c’est plus concret. Pour moi, la confiance repose sur deux choses : la sécurité et la maîtrise. »
Sur la sécurité d’abord : « les cyberattaques augmentent, les fuites de données se multiplient, et c’est devenu presque banal. Très régulièrement, une organisation annonce une fuite, et on s’habitue à recevoir des messages du type “désolé, il y a eu une fuite de données personnelles”. Aujourd’hui ça peut être un IBAN demain une adresse mail. Donc les clients cherchent des garanties tangibles : des mesures de protection, des certifications, des engagements clairs, pour réduire le risque de manière réelle », constate Bertrand Servary.
Puis la maîtrise : « Quand je confie mes données à un prestataire, est-ce que je sais exactement ce qui est fait, dans quelles conditions, et à quel point je reste propriétaire de mes données ? Est-ce que les engagements contractuels sont limpides ? Est-ce que je peux récupérer mes données facilement ? Est-ce que je reste indépendant, ou est-ce que je crée une dépendance forte ? »
Le patron de NetExplorer pose également le point que beaucoup préfèrent oublier (parce qu’il oblige à regarder sous le capot) : ne pas regarder seulement le fournisseur “final”. « On peut avoir un acteur français en façade, mais qui repose sur des briques technologiques qu’il ne maîtrise pas. Et dans ce cas, la promesse de souveraineté perd une partie de son sens, parce qu’on perd de la maîtrise, donc de l’indépendance ».
NetExplorer revendique justement l’inverse : hébergement et stockage localisés en France pour les clients français, en Europe pour les clients européens ; et surtout, logiciel et ingénierie développés en interne. « Ce n’est pas un détail, parce que c’est de la propriété intellectuelle, c’est un savoir-faire, et ça nous permet de maîtriser la solution aujourd’hui, mais aussi de ne pas dépendre du bon vouloir d’un tiers demain. Pour nous, c’est ça, un cloud réellement “de confiance” ».
NetExplorer x Yousign : le vrai sujet, c’est la vie (et la mort) des documents
NetExplorer a récemment annoncé une alliance avec YouSign, éditeur français spécialisé dans la signature électronique et la gestion des transactions numériques. La promesse côté client ? « garantir la cohérence et la valeur probante du document sur tout son cycle de vie, de sa création jusqu’à sa conservation, une fois signée », précise Bertrand Servary.
Traduction : le problème, ce n’est pas seulement de signer. C’est tout ce qui se passe autour. Un document part d’un espace de stockage, il est envoyé pour signature sur un autre outil, puis il revient… ou parfois il ne revient pas. Et dès qu’on introduit des manipulations manuelles, exporter le fichier, l’envoyer, le récupérer, le reclasser, on crée des risques : perte, erreur de version, manque de traçabilité, ou document qui “se perd dans la nature”.
« Avec YouSign, l’objectif est justement d’avoir une traçabilité unifiée et un process sécurisé de bout en bout : l’utilisateur ne sort pas du système, il n’a pas à faire circuler le fichier manuellement, et on s’assure que c’est bien le bon document qui est signé », se réjouit Bertrand Servary, avant d’ajouter « une fois signé, le document revient automatiquement dans NetExplorer pour être archivé et conservé durablement. C’est un point critique : si un document est signé en ligne mais jamais rapatrié et stocké dans l’entreprise, le jour où il faut le produire, ou si le collaborateur quitte l’organisation, on peut se retrouver incapable de remettre la main dessus. Dans ce cas, même une signature à valeur légale ne sert plus à grand-chose, parce que le document, lui, n’est plus accessible ».
Pourquoi maintenant ? Parce que la demande client monte : sécuriser les process, réduire les ruptures, renforcer la conformité. Bertrand Servary rappelle aussi une vérité embarrassante : « longtemps, la signature “ressemblait” à quelque chose d’artisanal (imprimer, signer, scanner), ce qui ouvre la porte à la fraude et ne garantit pas une valeur légale robuste ». Aujourd’hui, les entreprises veulent des solutions certifiées, opposables, qui tiennent dans le temps. YouSign est choisi aussi pour une cohérence d’ADN (entreprises françaises à vocation européenne) et des référentiels communs, notamment ISO 27001.
L’Europe : l’intendance avant l’épopée
“On prend des outils américains parce qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe”, est un refrain commode, devenu réflexe pavlovien des achats IT. Et il n’est pas entièrement faux. Les organisations en France et en Europe attendent des solutions au niveau : robustes fonctionnellement, et robustes sur le plan de la sécurité.
« C’est précisément notre positionnement chez NetExplorer : être expert sur notre périmètre. Nous, c’est la gestion documentaire ; comme YouSign, c’est la signature électronique. Et c’est d’ailleurs pour ça qu’on travaille avec un partenaire sur la signature plutôt que de la développer nous-mêmes : ce n’est pas notre métier. L’enjeu, c’est d’avoir, brique par brique, des solutions spécialisées, solides, qui permettent aux organisations d’atteindre le niveau d’exigence attendu, à la fois en fonctionnalités et en sécurité », détaille Bertrand Servary.
Et ce besoin de confiance numérique et d’indépendance, on le retrouve partout : ce n’est pas uniquement un sujet français, c’est un sujet européen.
Sur l’ambition européenne, NetExplorer assume une stratégie structurée par vagues. « Nos pays cibles de premier niveau, ce sont l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne. En parallèle, on est déjà présents au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Belgique et en Suisse. Ensuite, on avancera progressivement, notamment vers l’Europe de l’Est. L’idée, c’est une expansion structurée, pays par pays », conclut le dirigeant.
Bâtir, habiter, opérer
Côté coulisses, l’entreprise recrute surtout des profils techniques : produit (roadmap, innovation, évolutions fonctionnelles) et tech (développement, mise en œuvre), avec un besoin de profils expérimentés sur des sujets critiques. En 2026, NetExplorer vise environ 40 collaborateurs et un objectif de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires en fin d’année.
L’organisation interne, par ailleurs, a une originalité qui dit quelque chose du projet : Toulouse porte l’essentiel de l’ingénierie, Paris concentre surtout l’infrastructure et l’exploitation. Et Bertrand Servary insiste sur l’ancrage occitan : « Toulouse est une priorité : on est encore en périphérie aujourd’hui, mais on a un projet d’implantation à terme dans le cœur historique ». Contrairement au mot « souveraineté », le doudou de NetExplorer n’est peut-être pas institutionnel, mais il est rose.
Sur la photo: Bertrand Servary, fondateur de NetExplorer (©NetExplorer).
