À Montpellier, la féminisation du numérique sommée de passer aux actes

Il y a des sujets dont l’urgence se mesure à la tiédeur des homélies qu’ils inspirent. Le 26 mai, à l’Hôtel de Ville de Montpellier, les Assises de la féminisation des métiers du numérique, orchestrées par l’association La Mêlée et Femmes@numérique, ont réuni la grande famille de la tech (entreprises, écoles, institutions) autour de son serpent de mer favori : la place des femmes dans le secteur. Un sujet que plus personne ne peut décemment reléguer au rang d’aimable supplément d’âme pour rapports RSE.

Le numérique adore se draper dans les oripeaux de la rupture. Ça parle IA, disruption et lendemains qui chantent. Mais derrière le jargon disruptif, le conservatisme social est d’un classicisme presque désolant : les garçons s’autorisent, les filles s’autocensurent, les réseaux s’entre-soignent, et l’on feint ensuite de s’étonner que les statistiques restent désespérément plates.

La journée montpelliéraine a eu le mérite de poser la seule question qui vaille. Non pas : comment évangéliser trois lycéennes égarées ? Mais plutôt : par quels mécanismes invisibles nos structures et nos imaginaires s’ingénient-ils à tenir les femmes à distance ?

Casser le mythe du geek

Christophe Pichon, directeur du développement chez Berger-Levrault, pointe le premier verrou : le folklore de l’informatique. Pour lui, le grand détournement commence dès le collège.

« Plus on leur explique ce qu’est réellement l’informatique, et plus on leur montre la diversité des métiers […], plus elles peuvent se projeter. »

Surtout, il s’agit de liquider une figure mythologique qui a la vie dure :

« Ce n’est plus l’image de l’adolescent boutonneux, en hoodie, isolé dans sa grotte avec six écrans. L’informatique, c’est aussi de la discussion, du dialogue avec les métiers et du travail collectif. »

Une filière ne recrute pas seulement avec des fiches de poste, mais avec ses mythes. Tant que la tech sera mise en récit comme un asile pour ermites asociaux, elle continuera d’exclure symboliquement des profils qui y auraient toute leur place. Sensibiliser, c’est aussi rendre un avenir mentalement habitable.

Relier les initiatives pour sécuriser les parcours

Le second enjeu est territorial. Les Assises n’ont pas révélé un manque d’initiatives sur le sujet, mais plutôt un éparpillement des forces : ateliers de découverte, mentorat, formations intensives, aides à la reconversion… Le défi actuel n’est plus forcément d’empiler de nouvelles actions, mais de structurer le parcours.

Aline Crépin, directrice générale adjointe d’Actual Talent, plaide pour une coordination globale de l’écosystème :

« Il faut une mobilisation de l’ensemble des acteurs : les organismes de formation, les associations, les acteurs de la reconversion, les entreprises bien entendu, mais aussi les intermédiaires de l’emploi […]. Ces acteurs peuvent faciliter les parcours. »

Un déclic suscité au collège ne suffit pas si la transition vers les écoles reste floue, ou si le recrutement coince à l’entrée du marché du travail. Sans une chaîne continue, de l’orientation initiale à la progression en entreprise, les efforts se fragmentent et des vocations se perdent en route. La féminisation exige une vision d’ensemble, fluide et sans rupture.

Au-delà de l’injonction à l’audace

Les Assises ont évité le piège du « rôle modèle » purement décoratif, où l’on applaudit une trajectoire d’exception avant de retourner aux vieilles habitudes. Les échanges ont au contraire permis d’aborder concrètement la mécanique de la confiance en entreprise.

Catherine Chauvin (IBM France) a ainsi plaidé pour un accompagnement pragmatique face aux verrous de l’autocensure :

« Il s’agit d’accompagner les femmes dans la prise de risque. De les mettre d’abord en situation de micro-prises de risque, puis, progressivement, de les encourager à prendre des risques plus importants. C’est ainsi que l’on peut renforcer la confiance. »

Si elle conclut par un appel direct aux femmes à « oser », la suite des débats a précisément permis de veiller à ce que cette injonction à l’audace ne serve pas de décharge de responsabilité pour les organisations. Dire aux femmes d’oser ne doit pas laisser entendre que le problème vient d’un simple manque de courage individuel.

Maÿlis Staub, membre du Comex de Numeum et administratrice de Femmes@Numérique, a d’ailleurs élargi le diagnostic pour cibler la responsabilité des structures :

« Il faut arrêter de dire que les femmes n’osent pas. Le problème, c’est plutôt qu’on leur ferme la porte. […] Seulement 1 % des filles s’orientent vers les filières du numérique. Ce n’est pas qu’elles n’osent pas : c’est que nous ne sommes pas capables de les attirer. »

Le débat change alors d’échelle : l’enjeu n’est plus seulement d’armer les femmes face au système, mais d’exiger des organisations qu’elles interrogent leurs propres réflexes de cooptation.

Des chiffres et des hommes

Dès lors, le débat quitte le terrain de la courtoisie pour aborder celui des quotas. Isabelle Simon, déléguée régionale SFR, n’hésite pas à parler de « combat ». Un mot fort, qui détonne dans le vocabulaire habituellement feutré des colloques :

« Chez SFR, nous travaillons sur la question de la discrimination positive […]. À compétences égales, lorsqu’il y a plusieurs candidatures, les candidatures féminines sont regardées avec une attention particulière. »

Même logique d’objectifs chiffrés en amont, chez les formateurs. Adrien Rouxel, directeur d’Epitech Montpellier, fixe un cap : atteindre 30 % d’étudiantes d’ici 2030. C’est la saine tension du chiffre : il n’est pas une panacée, mais sans lui, les déclarations de principe ont une fâcheuse tendance à s’éterniser. Et l’histoire prouve qu’elles excellent dans cet exercice.

Reste le dernier angle mort, le plus massif : les hommes. Non pas comme coupables idéaux, ni comme chevaliers blancs venus sauver la mixité, mais comme gestionnaires ordinaires du statu quo. Maÿlis Staub pose le sujet :

« L’un des derniers leviers encore sous-exploités est celui des hommes qui soutiennent la féminisation, mais qui n’agissent pas. Il est grand temps, messieurs, de prendre ce sujet non pas comme un sujet périphérique, mais comme un sujet majeur pour notre économie. »

Un constat partagé par Aline Crépin, qui rappelle que la mixité n’est pas une affaire de femmes traitée par des femmes pour soulager la conscience des comités de direction.

Ces Assises montpelliéraines ont agi comme une mise en demeure. L’absence des femmes dans la tech n’a rien d’une fatalité biologique ou d’un désintérêt naturel. Les barrières ont été patiemment maçonnées, l’entre-soi entretenu et les habitudes protégées.

La boîte à outils est connue, éprouvée, disponible. Pour que les lignes bougent, il faudra simplement accepter de troquer les grands-messes consensuelles contre des arbitrages plus courageux. En somme, arrêter de commenter le problème pour enfin engager les actes.

Sur la photo : Mathilde Alarçon (Digital 113), Delphine Specht (Leasétic), Liliane Dorveaux (Elles Bougent), Stéphanie Lacoste (Réseau Canopé), Lidija Nikolic (DVHE), Corentin Peyrot des Gachons (La Mêlée). ©Benoît Sainte-Marie.