Mêlée Numérique. Innovation : l’Europe peut-elle trouver sa voie face aux géants américains et chinois ?

Le 30 septembre, à La Mêlée Numérique, Luc Julia, Mounir Mahjoubi, Virginie Sailhan, Patrice Vassal et Sanjeev Rao ont débattu d’innovation frugale : comment exister face aux milliards de la Silicon Valley et à la puissance industrielle chinoise ? Diversité, débrouillardise, goût du risque, maîtrise des données : tour d’horizon des pistes avancées pour l’Europe.

« On n’a pas tout l’argent de la Silicon Valley, on n’a pas tout l’argent des Chinois. » La phrase de Mounir Mahjoubi, ancien secrétaire d’État chargé du Numérique, pose le décor de la table ronde « L’abondance de la Silicon Valley face à ses limites ». Avec des moyens financiers moindres et sans la capacité d’un État à tout orienter d’un seul geste, l’Europe cherche ce qui peut faire sa différence.

Le silex et le melting pot

Pour Luc Julia, spécialiste de l’intelligence artificielle, la réussite de la Silicon Valley ne tient pas qu’à l’argent. Elle vient d’un brassage ancien : depuis la conquête de l’Ouest, des gens du monde entier s’installent aux États-Unis, « pas forcément pour le bien du pays, mais pour leur bien-être à eux », et doivent travailler avec des inconnus pour s’en sortir. Il en tire une image : « Ces gens qui regardent le même problème avec des prismes différents, c’est exactement comme quand on tape du silex : ça fait des étincelles. C’est ça, l’innovation de la vallée. » Une logique de multiculturalisme que la France, regrette-t-il, n’a pas encore bien comprise.

En Inde, un marché intérieur et une raison d’agir

Sanjeev Rao, fondateur et CEO de Gateway 2 India, détaille ce qui fait selon lui la force de l’écosystème indien. D’abord un moteur personnel : l’envie que son pays soit « mieux que quand on l’a quitté ». Ce « why » aide à encaisser les revers : « Les échecs deviennent plus petits. » Ensuite, un mélange entre la culture du jugaad, la débrouillardise qui consiste à trouver des solutions avec les moyens du bord, et l’expérience internationale de ceux qui reviennent au pays pour y contribuer. Enfin, un marché considérable : 1,4 milliard d’habitants, dont 500 millions de classes moyennes. « On n’a pas besoin d’aller à l’étranger. Réglons nos enjeux d’abord », résume-t-il, convaincu que chaque problème local peut devenir une source de valeur.

Retrouver le goût de la conquête

Reste la question de l’ambition. Mounir Mahjoubi cite l’exemple des Ukrainiens : des ingénieurs civils, des jeunes qui « dansaient toute la nuit », devenus « ingénieurs de guerre, parce qu’il fallait protéger leur pays ». Selon lui, la guerre et le manque de ressources poussent aujourd’hui les entrepreneurs européens à changer d’état d’esprit. « C’est une culture de s’adapter, d’aller très vite, de rebondir, d’investir massivement et de vouloir conquérir. Elle ne se décrète pas, elle s’expérimente. » Il y voit un frein culturel qui reste à lever, le rapport à l’échec : « Il n’y a pas de croissance et d’innovation sans entrepreneur, et il n’y a pas d’entrepreneur sans échec. »

IA : proposer autre chose

C’est sur l’intelligence artificielle que Mounir Mahjoubi place le plus d’espoir. « Les Européens ont quelque chose à jouer. Pas parce qu’on sera les plus performants, mais parce qu’on sera capables de proposer quelque chose d’un peu différent. » Il distingue deux situations. Utiliser des modèles américains pour développer les systèmes embarqués d’un armement serait « inacceptable pour tout le monde ». Le cas d’une entreprise qui détient les données sanitaires de toute la France, et qui développerait ses logiciels internes avec des modèles étrangers, est moins immédiat, mais pose la même question : « Est-ce que ça nous met en danger que l’intégralité de nos informations aille vers des prestataires à l’étranger qui, du jour au lendemain, peuvent tout annuler ? »

Pour lui, « la souveraineté, c’est maîtriser ». L’enjeu est d’offrir aux entreprises et aux consommateurs plus de contrôle et de sécurité, en combinant une partie de ce que proposent les géants américains avec l’offre européenne : « une sauce secrète à l’européenne ». Il cite Mistral, dont le modèle a perdu son avance sur la frontière technologique mais qui a progressé sur l’accès aux infrastructures et aux capitaux, avec un « mélange d’innovation pure, de débrouille, d’adaptation, de tactique ». Autre point qu’il relève : Chinois et Américains dépensent des sommes telles que leur course pourrait, tactiquement, profiter à l’Europe.

Sa conclusion tient en deux mots : conquête et réalisme. « Il y a une belle opportunité pour tous les Européens et Français dans les cinq prochaines années. »